L'eau ne bougeait pas. Cinq heures et demie du matin. Pas un souffle de vent. Le ciel au-dessus des marais avait cette couleur d'avant le jour, ni grise ni bleue.
Maëlle entra dans le bassin pieds nus. La vase monta entre ses orteils. Chaque matin, la même sensation. La terre qui vous attrape les chevilles, doucement, comme si elle vous reconnaissait.
Elle prit le las posé contre le muret. Un long manche en bois, une lame plate au bout. Le bois était doux sous sa paume, usé par le sel et les années. Son pouce glissa sur l'encoche. Une lettre gravée au couteau, à moitié effacée. E. Elle ne s'arrêta pas dessus. Elle ne s'arrêtait jamais.
À la surface de l'eau, la fleur de sel se formait. Fine comme une peau. Blanche, nacrée, presque transparente. Ça ne durait pas. Une heure, deux tout au plus. Après le vent se lèverait, et tout se casserait. Il fallait être là avant que le premier souffle arrive.
Elle posa la lame à plat sur l'eau. Tout le secret était là : effleurer sans briser. Le poignet souple, le geste lent, continu. Son père lui avait montré. Puis elle avait continué seule. Quinze ans qu'elle récoltait sur ces marais de Pradel.
***
La coopérative sentait le café réchauffé et le caoutchouc des bottes. Joël parlait. Soixante-douze ans, quarante-six passés sur les marais.
Et puis Joël baissa d'un ton. À peine. Le marais d'à côté. Quelqu'un l'avait racheté. Maëlle reposa sa tasse.
– Qui ?
– Guégan. Antoine Guégan.
Rien ne bougea sur le visage de Maëlle. Un silence. Une seconde de trop.
***
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